Que cette mésaventure préserve d’autres dessinateurs

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Ce que je m’apprête à raconter je le fais pour éviter aux camarades artistes les mêmes déboires. Tout comme des ami.e.s m’ont mise en garde contre certains charlatans ayant abusé d’eux, c’est à mon tour de dénoncer les agissements d’un galeriste, en espérant que ce que j’ai subi aura au moins le mérite d’aider les autres à ne pas tomber dans certains pièges.

Il y a deux ans, par soucis d’argent j’ai décidé de vendre des planches originales de mes livres. Un galeriste – avec qui j’avais brièvement travaillé auparavant – s’est empressé de me proposer une exposition rétrospective de mon travail, avec un tirage de luxe pour célébrer les 5 ans de la parution de « Le bleu est une couleur chaude ». L’évènement se tiendrait à la fois à Genève et Bruxelles, peut-être même Barcelone, et on y exposerait une vingtaine de planches. Mon interlocuteur me commanda également douze nouvelles illustrations inédites autour du « Bleu » ainsi qu’une couverture alternative de l’album, illustrations qui serviraient aussi pour le tirage de luxe. Il déclara que même s’il ne les vendait pas, il me les achèterait puisqu’il m’en passait commande lui-même. Logique.
J’avais besoin d’argent, j’ai accepté.
Bien que je m’étais arrangée pour avoir une trace écrite de tous nos accords par email, je n’ai pas pensé à dresser un contrat, c’est bien là ma seule erreur et quelle grosse erreur. Mon interlocuteur ne m’a évidemment pas proposé d’en dresser un non plus.
Tout le travail que je lui avais confié représentait plus de 25 000€ prix public.
Résultat, après lui avoir cédé mes originaux, l’enfer a commencé. Pendant des mois j’ai cherché à avoir de ses nouvelles, à voir le projet avancer (et mes soucis d’argent ne s’étaient pas résolus par magie entre-temps). Le galeriste disparaissait pendant de longues périodes et soudain réapparaissait pour me fixer des rendez-vous téléphoniques qu’il ne tenait pas, pour repousser les dates de vernissage encore et encore, ou pour me dire qu’il était malade.
Pendant ce temps, la page facebook de sa galerie présentait régulièrement de nouvelles expositions, des dédicaces d’auteurs, etc.
Ce manège a duré un an et demi jusqu’à ce que je n’en puisse plus et que la colère l’emporte. Mon but n’était plus que de récupérer les planches originales de mes livres, les 10 000€ qu’il me devait (pour les illustrations inédites commandées et trois planches vendues), et surtout ne plus jamais avoir affaire à lui. N’ayant plus aucun moyen de pression à mon échelle, n’ayant plus aucune réponse de sa part à mes emails, j’ai demandé de l’aide à la Galerie Glénat et aux gérants de la Librairie Brüsel (trois planches originales à la charge du galeriste y avaient été vendues lors d’une dédicace) et ils furent d’un grand secours. Leur intervention a fait réapparaître le galeriste dans ma boîte mail. Il ne pouvait qu’accepter de rendre mon travail par l’intermédiaire de Glénat et il me demanda si je préférais être payée pour les illustrations inédites ou s’il devait les rendre avec le reste des planches originales. J’ai répondu que je voulais être payée, bien sûr !
À ce stade vous vous doutez bien que ça ne s’est pas non plus passé comme ça…
Il a fallu deux mois supplémentaires de ténacité pour que la Galerie Glénat parvienne à récupérer mon travail. Dans les premiers temps, puisqu’il ne répondait pas non plus aux prises de contact de mon éditeur, j’ai envisagé une action pénale contre lui et j’ai commencé à en parler à mes camarades auteurs, juristes, au Snac BD… Allez savoir s’il en a eu vent mais dans les jours suivants il a soudain donné rendez-vous à mon éditeur pour 48h après. C’est là qu’il a absolument tout rendu, et quand je dis « tout » ça signifie aussi les illustrations inédites qu’il m’avait commandées et qu’il devait me payer depuis un an et demi, ce qui avait été récemment réaffirmé par email. L’irrespect jusqu’au bout, donc.

Sur les 25 000€ évoqués, après deux ans de stress, de galères financières, d’envies violentes, d’ulcérations pour injustice et j’en passe, j’ai touché 1 200€ pour trois planches et retour à la case départ.
Mais le pire dans tout ça, ce qui me fait le plus mal c’est que ce galeriste continue d’approcher des dessinateurs de bande dessinée et que ces dessinateurs ne se doutent de rien. Si vous allez au festival d’Angoulême la semaine prochaine, il y a de fortes chances que vous l’y croisiez. Je ne suis pas la seule à avoir souffert des agissements du bonhomme, j’ai eu vent d’autres dessinateurs n’ayant plus confiance en lui. À mon tour je suis tout à fait disposée à révéler « hors micro » tous les détails que j’ai à son propos. J’espère sincèrement que mon histoire rapportée ici permettra à davantage d’auteur.e.s d’être vigilant.e.s lors de cessions d’originaux pour des mises en vente, et de toujours TOUJOURS faire des contrats !!

 

Pour leur aide dans cette affaire, un grand merci à la Galerie Glénat, la librairie Brüsel, au Snac BD et à Soline Scutella.

Edit de 10h40 : le post n’est pas en ligne depuis deux heures que j’ai déjà reçu des messages d’éminents auteurs de bande dessinée qui ont aussi souffert du même galeriste, sur base d’une confiance là encore sans contrat. Il est important que la parole se libère entre nous, que nous restions soudé.e.s et protégions notre travail et notre intégrité.