Journée internationale contre les lgbtqi-phobies

Tant que les enfants de l’arc-en-ciel continueront d’être traqués, emprisonnés, assassinés, aucune révolution ne sera pérenne. Contre le patriarcat blanc colonialiste, dressons des barricades de cris, de baisers, de slogans, de caresses, de bruits de tambour dans chaque rue. Aujourd’hui, demain, vite.

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À l’occasion de la parution de the artist edition de « Le bleu est une couleur chaude » récemment en Italie, l’éditeur m’a proposé d’écrire une postface au récit. Une pensée exprimée depuis là où je me tiens désormais, avec la distance des années écoulées depuis la première parution du livre. En voici la version française.

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Clémentine et Emma ont fait leur coming-out il y a tout juste huit ans, alors que leur histoire sortait dans les librairies et bibliothèques francophones. Ni moi ni l’éditeur ne nous attendions à ce qu’elles allaient provoquer chez les gens, et le tirage fut épuisé en trois semaines. Aujourd’hui leur récit est raconté dans une dizaine de langues et aussi au cinéma. Personnellement je ne saurai jamais expliquer un tel destin, et j’ai toujours cru qu’il y avait un facteur chance indéniable. Sont publiés chaque semaine tant de livres sincères et puissants qui malheureusement n’auront pas cette opportunité.
Alors pourquoi Clémentine et Emma ? Qu’ont-elles changé dans la vie des gens ?
Ces derniers temps on me demande souvent si ce livre est encore d’actualité, si – en gros – un vent de tolérance n’aurait pas balayé l’homophobie que j’y dénonce. Lorsqu’on me pose cette question, se rappelle à moi l’intensité de ces huit dernières années vis-à-vis des droits des personnes lgbtqi+, tout autant que les affrontements autour des questions de genre et d’hétéronormativité. Se rappellent à moi tous les courriers de remerciements et tous les témoignages reçus du monde entier. Les très violentes menaces de mort proférées à mon attention pour avoir fait ce livre et être ouvertement lesbienne. Les pressions gouvernementales et journalistiques exercées sur ma traductrice iranienne et son entourage simplement parce qu’elle avait traduit mon livre en persan. Le mariage ouvert aux homosexuels dans une quinzaine de pays. L’union civile dans divers autres. Des remparts idéologiques et homophobes qui se dressent de toutes parts. En France au moment du vote pour le mariage gay, on constate une augmentation des jeunes homos mis à la rue par leurs familles, et les témoignages d’homophobie qui triplent. Depuis 2012 la transexualité est enfin rayée du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. La même année aux Etats-Unis, un rapport montre que 45% des crimes haineux concernent des femmes trans, et 87% des victimes des crimes anti-lgbtqi+ sont des personnes de couleur. En parallèle, en Occident la « théorie du gender » devient le nouveau bouc-émissaire des traditionalistes et des chrétiens. En Russie, arrive l’instauration de la loi anti « propagande gay ». Commencent les tortures et meurtres d’homosexuels en Tchétchénie, tombés dans l’oubli ces derniers mois. Au printemps 2016, un meurtre de masse a lieu dans un gay bar mexicain, 15 personnes sont tuées. Les médias européens ne l’évoqueront – à peine – que deux semaines plus tard car l’atrocité se reproduit dans un nightclub gay d’Orlando aux USA. 49 personnes y sont assassinées, 58 autres blessées. C’est l’attaque terroriste la plus meurtrière aux USA depuis le 11 Septembre. Alors pourquoi l’identité de genre et le sentiment amoureux continuent-ils à être autant attaqués ? Pourquoi les personnes lgbtqi+ sont-elles persécutées et assassinées partout dans le monde et à nos portes ? Et surtout… que pouvons-nous y faire, chacun de nous ? Quel est notre pouvoir de transformation du monde ?

Vous vous dites que je ne fais que poser des questions sans y répondre, en tous cas pas directement. Mais moi conteuse, je suis « ici » pour poser des questions justement, pour ouvrir des portes, non les fermer.

Depuis plusieurs années, dans chaque pièce où je travaille, j’accroche au mur une phrase de Goliarda Sapienza : « Quelqu’un qui raconte est quelqu’un qui guérit ». Raconter, donner à comprendre, se nourrir d’imaginaires multiples, c’est un terreau fertile où surgit le lien social, où fleurit l’humanité dans sa diversité. Représenter cette diversité, la sortir de l’ombre, lui rendre justice, c’est là un enjeu important de notre société actuelle. Asseyons-nous en cercle et continuons de raconter nos amours.